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Mostefa lacheraf et sidi aïssa
Entre amnésie et ingratitude
L’appel à communiquer m’a doublement interpellé. D’abord en tant que lecteur assidu de l’œuvre de Mr Lacheraf et ensuite nous partageons lui et moi, le suprême honneur d’être né dans la même ville : j’ai bien nommé « Sidi Aïssa ». A vrai dire, j’ai découvert Mr Lacheraf en 1978 quand j’étais collégien. Il était à l’époque Ministre de l’éducation nationale et on l’attendait pour l’inauguration du premier lycée de la ville. Le professeur de Mathématiques nous a retracé de façon succincte le brillant parcours de cet « enfant du bled ». Nous fûmes vraiment subjugués par ce que nous venions d’entendre. Quelques années plus tard en embrassant la carrière d’enseignant, je sentais que j’avais reçu au niveau de l’école normale une formation presque sommaire pour ce que l’on attendait de moi sur le terrain pédagogique. Je commençais donc à fréquenter les livres avec la voracité qui sied à la grande curiosité et au désir de combler mes lacunes. J’allais toujours crescendo dans la difficulté. Je passais allègrement du roman à l’essai puis aux livres purement théoriques, embrassant tous les domaines et surtout les territoires des sciences humaines. Puis un beau jour, un anthropologue de ma connaissance qui n’arrêtait pas de citer Mr Mostefa Lacheraf, surtout que son père l’avait connu à l’école primaire me mit sur la piste de cet intellectuel bien de chez nous. Je profitais d’un séjour à Alger et lors d’une visite à la librairie « des beaux arts » tenu par feu « Vincent », je tombais sur : « Algérie, nation et société ». C’était une édition de la défunte SNED que j’avais acquis pour la modique somme de 25 DA. C’était pour moi une acquisition inestimable, un peu comme si un amateur d’art tombait sur un « Van Gogh » ou un « Matisse » dans une brocante. La lecture de cette œuvre majeure me permit d’élargir mes horizons et de comprendre beaucoup de choses sur la colonisation qui se résumait pour moi à la période de « 1954- 1962 ». C’est vrai aussi que j’avais appris à l’école mais de façon bancale : la résistance de l’Emir Abdelkader, la révolte d’El Mokrani et par les récits familiaux la conquête de la Kabylie. Cette plongée dans la période qui allait de 1830 à la fin du 19éme siècle et étayer par des références cruelles et l’analyse pertinente de Mr Lacheraf, m’ont permis de découvrir l’ampleur des dégâts causés par ce que l’on avait appelé du doux euphémisme « la pacification ». Donc, déjà pour un jeune qui s’imprègne de cette réalité terrifiante, il y’a de quoi se poser des questions sur les nobles intentions de l’entreprise coloniale. « Algérie, nation et société » est devenue pour moi une œuvre fondatrice pour comprendre une époque tumultueuse de notre histoire.
Je comprenais aussi à travers cette œuvre que notre pays était devenu une curiosité ethnologique et ethnographique pour toutes sortes d’aventuriers, de voyageurs et d’officiers qui après avoir commis des horreurs, apaisaient leurs conscience en verbalisant leurs actes par le biais de textes pédants.
Je parlerai aussi des écrits didactiques sur la culture que j’ai lu par la suite. Il nous mettait en garde contre les dangers qui guettaient l’Algérie en s’acoquinant avec des idéologies désuètes et en se pâmant devant des gourous sanguinaires. L’essai est vraiment passé inaperçu car son contenu n’a suscité débat qu’entre initiés. On peut également spéculer peut être sur l’outillage mental de la classe politique qui n’était pas suffisamment performant pour décrypter les concepts et anticiper ces dangers. L’intellectuel avait pleinement joué son rôle, mais l’aveuglement et l’obsession du pouvoir mènent à tout, même à la décennie sanglante. Enfin, il y’ a le dernier né, c’est à dire « Des noms et des lieux, mémoire d’une Algérie oubliée ». Oeuvre là aussi d’une grande qualité, battant en brèche toute nostalgie de mauvais aloi en rendant hommage au pays natal et au romantisme du militantisme révolutionnaire. Elle restitue l’authenticité perdue d’un pays et engloutie sous les coups de boutoir d’une sous culture d’importation qui agit par nihilisme. L’exigence et l’exactitude des faits rapportés, la fluidité du style, font de ce livre un véritable manuel de référence pour se ressaisir et arrêter l’hécatombe du reniement.
De l’ingratitude à l’amnésie
Le deuxième aspect de mon intervention portera sur les relations de Mr Lacheraf et son lieu de naissance. Mr Lacheraf a eu le mérite de sortir la ville de Sidi Aïssa de l’anonymat en la propulsant dans l’universalité comme l’avait fait avant lui « Faulkner » pour sa bourgade située sur les bords du Mississipi. La question qui coule de source : Est ce que Sidi Aïssa et ses habitants lui sont reconnaissants ? De prime abord, je dirai non et j’étayerai cette réponse par les développements qui suivront. Rien dans la ville ne renvoit à cet intellectuel. Ni le nom d’une école, ni celle d’un centre culturel ou autre. On continue à appeler les écoles par le nombre de logements qui se trouve à proximité ou par l’hôpital ou la caserne du coin. En ma qualité de correspondant local de différents quotidiens de la presse écrite et auteur du site internet : « sidi-aissa.com », je suis toujours amené à tisser de multiples liens avec les différentes catégories sociales de la ville et au cours des discussions je glissais à dessein le nom de l’intellectuel, rares sont ceux qui le connaissent et vraiment ils se comptent sur le bout des doigts.
Certains parlent de lui et de son passé de ministre. Mais pas un mot sur son œuvre.
Quelques initiés, pour la plupart des enseignants et des universitaires originaires de la ville et exerçant ailleurs, ont pu lire « Des noms et des lieux » parce qu’il parle de Sidi Aïssa. L’autre question qui s’impose : Est ce que la pensée de Mr Lacheraf est à ce point hermétique ? Ou bien faudrait il chercher la réponse dans un phénomène que l’on oublie rapidement et qui fait des ravages, je parle bien sûr de l’analphabétisme.
Vaste débat et ce n’est pas le lieu ici de l’évoquer. Mais continuons plutôt de coupler les deux concepts suggérés en sous titre à cette intervention à savoir : « l’ingratitude et l’amnésie ». Le deuxième argument qui vient à la rescousse de ce que j’ai avancé concerne l’école où Mr Lacheraf a fait ses études primaires. Elle a été transformée durant les années quatre vingt en un ensemble d’appartements hideux pour loger des enseignants. Ici « Kafka » n’aurait pas fait mieux avec son fameux « Château », lui qui avait remarquablement décrit l’absurdité qui transformait les salles de cours en vulgaires dortoirs pour la nuit, sous l’œil vigilant de l’arpenteur Mr K. Pour les nouvelles générations, il faudra faire appel à des cartes postales « sépia » pour redonner à ce lieu complètement défiguré, sa splendeur d’antan faite de jardin fleuri et de classes aux lignes harmonieuses. Le fils de l’un de ses amis d’enfance m’a dit que Mr Lacheraf fut très affecté en voyant son école devenir un vulgaire logis. Peut être que c’est ce spectacle affligeant qui a été l’instigateur du titre : « Des noms et des lieux, mémoire d’une Algérie oubliée ». Dans le même ordre d’idées évoquons les noms. Après la métamorphose du lieu, le nom a suivi. Cette école s’appelait « Ecole Albert Sarat ». Le bien nommé était un instituteur venu du Doubs (l’est de la France) avec sa femme pendant les années vingt, enseigner à Sidi Aïssa. J’ai retrouvé pour la circonstance deux condisciples de Mr Lacheraf qui ont bien voulu apporter leurs témoignages sur l’enfance et la scolarité de notre grand intellectuel. Je commencerai par citer Mr Ahmed Ouamer Chabane. Né en 1917 et qui a connu Mr Lacheraf en cours moyen, c’est à dire à la veille de passer l’examen du certificat de fin d’études. Ils partageaient la même table dans une classe qui comportait une vingtaine d’élèves. Dans cette classe, il y’avait des Algériens musulmans, des Algériens de confession juive et un seul Français. Pour avoir une idée sur l’humanisme et l’intransigeance de Mr Albert Sarat et la probité de sa femme, il nous raconte cette anecdote significative. Ainsi, le seul français de la classe était le fils de l’administrateur de la ville.
Il avait exigé que son fils tout en fréquentant la même classe, soit isolé des autres car ils étaient porteurs de maladies contagieuses et manquaient d’hygiène. Mr Albert Sarat et sa femme avaient refusé de façon catégorique de faire un quelconque privilège ou d’accorder des faveurs au détriment des autres élèves.
Voilà pour situer nos deux enseignants. S’agissant maintenant de Mr Lacheraf, mon interlocuteur ne tarissait pas d’éloges sur son camarade de classe. Il parle de sa douceur et de son intelligence, il était toujours le premier en Français mais laissait au petit « Chabane » le privilège de s’emparer du leadership en calcul.Il faut dire aussi que Mr Ahmed Ouamer était le fils d’un commerçant bien connu de la ville ce qui lui donnait cette faculté de dominer en calcul.
Revenant aussi sur le caractère du petit « Mostefa », il rappelle une autre anecdote qui va illustrer les prédispositions de ce dernier à aller très loin en politique. Donc, un jour de Ramadan, Mme Sarat qui traitait tous les élèves comme une mère, leur posa une question suite à l’évocation des trois religions et les promesses qu’elles faisaient d’un paradis dans l’au dela. Un par un elle leur dit : « Qu’est ce que vous aimez ? Les français, les Arabes ou les Kabyles ». Le fils d’un Caid qui baignait dans l’allégeance au colonialisme répondit : « Moi, j’aime les Français et les Arabes et je déteste les Kabyles ». Sur ce un Petit Kabyle, frère du médecin de la ville répliqua : « Moi, j’aime les Français, les Kabyles et je déteste les Arabes ». Quand vint le tour du Petit Lacheraf, il eut cette réponse qui subjugua et l’enseignante et ses petits camarades : « Moi, madame J’aime : les Français, les Arabes et les Kabyles ». Là, mon interlocuteur prit une halte et respira profondément en concluant : Mr Motefa Lacheraf était non seulement perspicace mais avait également le sens de la diplomatie. Donc sa grande carrière diplomatique était précocement inscrite dans sa destinée. Mr : Ahmed Ouamer, continua sa narration en ajoutant après le petit débat : « Mr Albert Sarat consacra, la leçon de morale du lendemain à la tolérance et il nous inculqua qu’on devait accepter toutes les religions sans exclusive et les opinions différentes de celles que l’on peut avoir ». Un autre témoignage m’a été fourni par Mme Denideni grâce à un questionnaire que je lui transmis par l’intermédiaire de son fils. Cette dernière connaissait surtout la famille « Lacheraf » chez qui elle était souvent invitée. Elle loua les qualités de générosité de la mère et la gentillesse des sœurs. A l’école, le petit Mostefa se distinguait par sa bonne éducation et sa réussite scolaire. Toutes ces qualités faisaient de lui un camarade affable inspirant respect et admiration. Elle parla aussi du frère aîné de Mr Lacheraf à savoir Boualem qui était le premier enseignant d’arabe de la ville. La ville de Sidi Aïssa continue d’ignorer superbement l’un de ses enfants les plus méritants. Une autre remarque doit être faite au risque de choquer peut être certaines âmes sensibles, je crois que même les intellectuels Algériens qui ont une familiarité avec la pensée « Lacherfienne » n’ont pas fait grand chose pour la vulgariser et la médiatiser. Il nous appartient donc à partir de ce colloque qui ne doit pas être une célébration de circonstance, de s’atteler dès à présent à travailler dans le sens de faire profiter les nouvelles générations des contenus de cette œuvre grandiose pour renforcer notre Algérianité et éviter la facilité du prêt à penser.
Par Slimane Aït Sidhoum Journaliste et écrivain
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