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Yasmina khadra

Retour du héros perdu


La dernière parution de l'écrivain Algérien " Yasmina Khadra ", " la part du mort " vient d'être récompensée par le prix du meilleur polar francophone. Cette distinction est somme toute logique car le
talent de Yasmina Khadra ne fait que se confirmer d'un roman à un autre. Mais la nouveauté réside dans le retour du commissaire " Brahim Llob ". Un commissaire mort dans " Morituri ", une œuvre qui a cartonné en librairie avec plus de cent mille exemplaires vendus.

Donc, et sur l'insistance des lecteurs, l'auteur a fini par céder aux désirs de ses lecteurs en ressuscitant l'inénarrable commissaire. Ce retour à la vie romanesque est considéré comme un succès, car on a besoin d'un peu d'honnêteté dans un monde gangrené par la gabegie et toutes sortes de tracas. Dans l'entretien qu'il livre aux lecteurs du Courrier d'Algérie, il s'exprime sur l'histoire et l'idée du projet de l'amnistie avec son franc parler habituel.

Il reste fidèle à son écriture exigeante et à ses idées profondément humanistes et qui n'admettent aucun marchandage.


Le courrier d'Algérie : Dans " La part du mort " votre dernière parution, vous ressuscitez le commissaire " Llob ", Est ce de la nostalgie ou dans l'après coup vous vous êtes rendu compte qu'il est mort un peu tôt ?


Yasmina Khadra: Pourquoi nostalgie? Mes lecteurs m'ont beaucoup reproché la fin prématurée d'un commissaire qu'ils ont eu à peine le temps de connaître. Je me suis dit pourquoi ne pas leur rendre le sourire. C'est tellement difficile, aujourd'hui, de résister aux tentations. Mais ce n'est pas un crime lorsqu'elles sont littéraires. Brahim est un personnage qui compte dans ma vie. Les retrouvailles ont été à la hauteur de nos deux engagements; et c'est ce qui compte. Le texte est mieux réussi que les précédents, l'intrigue mieux gérée... Après les Hirondelles de Kaboul et Cousine K, j'avais besoin de renouer avec l'humour de mon commissaire. Son intégrité m'offre ce recul nécessaire sur mon écriture et mon chemin parcouru jusque-là. J'aime bien m'arrêter et lever la tête pour voir où j'en suis. Le livre n'a pas marché en France. Boudé par la presse, et les médias en général, il n'a pas retrouvé le quart de son lectorat. Mais je reste convaincu qu'il élargira davantage son audience dans les autres pays, notamment en Allemagne, en Italie, en Espagne et, pourquoi pas, aux USA où Morituri a été très bien accueilli et où Double blanc sortira dans quelques semaines.


Le Courrier d'Algérie : Les personnages de " La part du mort " sont violents, cyniques ; est ce le reflet d'une époque chaotique ( la décennie sanglante) ou une exigence liée à la thématique du roman ?


Yasmina Khadra: Venant d'un Algérien, qui a subi tant d'infortunes, ta question me désarçonne. Tu n'as qu'à regarder par ta fenêtre pour reconnaître mes personnages dans la rue, qu'à tendre l'oreille pour entendre ce qu'ils se disent dans mon roman. Le côté technique ne se construit pas à ce niveau. Lorsque j'écris l'Algérie, je puise chaque mot, chaque expression, chaque tic dans ce que j'observe tous les jours. Beaucoup d'écrivains inventent l'Algérie et la défigurent alors qu'elle est à portée de leur inspiration et ne demande qu'à les aider à mieux la raconter. C'est peut-être là mon secret. Je n'invente rien, je ne fais que reproduire, avec un maximum d'attention et de travail littéraire, l'extraordinaire charge romanesque dont l'Algérie est porteuse. Nous avons un pays et un peuple fabuleux, capables de provoquer des romans époustouflants. Je n'arrive pas à croire que nous puissions rester à la traîne, côté fiction ou non, alors que nous n'avons qu'à tendre la main pour cueillir des histoires déroutantes, des épopées absolument fascinantes.


Le Courrier d'Algérie : Vous mettez aussi le doigt dans le roman sur la difficulté d'avoir des témoignages de première main pour ceux qui travaillent sur la révolution Algérienne. Pouvez vous nous expliquer le pourquoi de cet état de fait qui s'apparente à de la rétention de l'information ?



Yasmina Khadra : Peut-être à cause des blessures encore ouvertes. Peut-être parce que nous ne réalisons toujours pas ce que peut apporter le travail de mémoire aux lendemains des nations. Il y a d'autres facteurs qui faussent ce courage d'assumer notre passé. Les acteurs sont toujours de ce monde. Leur silence participe à taire des vérités pas bonnes à dire. Ils pensent ainsi échapper au jugement de l'histoire et oublient qu'on n'échappe pas à son destin. Plus tard, ils seront traînés dans la boue par le témoignage de leurs survivants qui se découvriront une vaillance inouïe puisqu'ils ne seront plus là pour se défendre. J'aurais tant aimé que nos zaïm crèvent l'abcès de leur vivant, pour qu'ils puissent répondre aux accusations dont ils feront l'objet demain, et s'expliquer sur l'essentiel. Malheureusement, il me semble qu'ils n'ont pas acquis la maturité nécessaire à ce considérable apport historique qui nous fait défaut et qui est à l'origine de haine inutile.


Le Courrier d'Algérie : Comment faire pour régler tous les contentieux nés de la guerre d'Algérie, surtout qu'on fête cette année le cinquantenaire de notre glorieuse révolution ?


Yasmina Khadra : Faire confiance au peuple algérien. Il est indulgent et généreux. Il en a tellement vu et est capable de survivre à d'autres cruautés. Mais ce peuple a besoin de récupérer son Histoire, d'être fier de ses héros, de commémorer ses faits d'arme et ses martyrs dans la transparence historique puisque, tout compte fait, il s'agit d'un grand peuple malgré les apparences qui le défigurent et le désarroi dans lequel il patauge.


Le Courrier d'Algérie : On parle de l'idée d'une amnistie générale qui sera soumise à référendum, peut on connaître votre opinion sur ce projet ?


Yasmina Khadra : Mon opinion ne peut pas être objective. J'étais soldat et j'ai mené une guerre contre les "égarés". J'ai perdu beaucoup de mes amis et reste, aujourd'hui encore, sérieusement touché dans mon coeur et dans mon esprit. Mais il s'agit là d'un référendum. Donc au peuple de décider :
pardonner ou renier. Il est seul juge de son malheur. Il est mieux placé pour savoir ce qu'il a enduré et ce qu'il est en mesure d'oublier. Toutefois, la philosophie même de l'Intégrisme international ne se prête pas à ce genre de procédure. Les Intégristes ne pensent pas être dans le tort et refusent de penser qu'ils ont tué, massacré, saboté, violé pour des prunes. Ils restent persuadés que leur combat est juste et qu'ils doivent le poursuivre jusqu'à la mort. D'autant plus que les agressions occidentales contre les Arabes et les musulmans dépassent l'entendement. La notion de terroriste a changé de camp. Il y a fausse donne.




Les Intégristes ne sont plus dans le statut qu'on leur a attribué à partir du 11 septembre. L'Irak, la Tchetchinie et la Palestine justifieront toutes les initiatives à venir d'El Qaïda. L'arbitraire américain, conjugué à l'hypocrisie occidentale et à la lâcheté des pays arabes, est en train de légitimer le combat des Intégristes qui sont passés du terrorisme à la résistance. A cause de ces nouvelles données, l'Amnestie que l'Algérie propose à ses rejetons dévoyés est vouée à l'échec. Même lavés de l'ensemble de leurs crimes, nos terroristes refuseront de déposer les armes.



Le Courrier d'Algérie : Y'a t il un prochain " Llob " en gestation, si oui pouvez nous en dire un peu plus ?



Yasmina Khadra : Pas pour le moment. Mon éditeur américain pense que je suis bien parti pour mener à bien mon rêve d'enfant. Il a trouvé "La part du mort" assez costaud, mais souhaiterait que je m'inspire du succès des "Hirondelles" aux USA pour revenir avec un roman de la même pointure et mériter pleinement le respect que les critiques et le lectorat me témoignent. C'est ce que je suis en train de faire.



Propos Recueillis

Par Slimane Aït Sidhoum
Journaliste et écrivain





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