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Sidi aïssa : le royaume des maquignons.
Par ici l'angoisse du dimanche soir n'existe pas. Au contraire la journée dominicale est une aubaine pour affûter les stratégies du lendemain, c'est à dire le Lundi : jour où se tient le marché à bestiaux de Sidi Aïssa. Les grands éleveurs se donnent souvent rendez vous dans ce grand café de la place la veille pour échanger des avis et aussi pour sonder le concurrent sur ses intentions. Dans l'assemblée qui réunit ces augustes personnes, on apprécie la gaudriole comme on manie les sommes titanesques. Les têtes de Turc qui passent sous les fourches caudines de leurs humour sont nombreuses. Malgré toutes ces digressions qu'on déguste en sirotant du café ou du thé, on revient toujours au sujet de prédilection, à la thématique générique à savoir combien va t on vendre ou combien va t on acheter. Un jeu subtile de fausses pistes et de secrets bien gardés. C'est selon. Après recoupement on se décidera de l'attitude à prendre. Mais ce dont il faut se méfier c'est les coups de bluff. Il y'en a parmi les grands éleveurs de la région des rois en la matière. De vrais spécialistes qui savent tirer profit de l'intoxication pour engranger des sommes faramineuses. Le jeu ici chez les maquignons ressemble au poker. Beaucoup de néophytes et mêmes certains aguerris y avaient laissé leurs fortunes. Le tout est de savoir quand faudra t il acheter et quand faudra t il vendre et aussi avoir la patience du marathonien et investir dans la durée. Un peu comme les golden Boys des cities quand ils boursicotent. Rien n'est garanti, il suffit des fois d'une petite maladie, d'un berger distrait, il y'a des grands spécialistes qui volent le bétail, ou d'une acquisition hasardeuse pour se retrouver sur la paille. La ville regorge de cette catégorie de déclassés qui après avoir atteint des sommets se retrouvent entrain de tirer le diable par la queue. En fait tout se joue pour la plupart d'entre eux durant les jours qui précèdent l'Aid El Adha. A un mois de la fête, les appétits s'aiguisent et la machine se met en branle. Parmi ces hommes, c'est la loi du silence qui prime. On évolue en vase clos et on ne se livre jamais au premier venu. Le secret professionnel frise la paranoïa, un peu comme le monde des magiciens. L'un de ces magnats de l'élevage qu'on appellerait « El Haj Zine » a voulu nous livrer quelques principes qui guident sa profession : « D'abord, dans notre milieu la parole dans la plupart des cas n'a aucune valeur quand on conclut un marché, il suffit à celui qui vend de trouver quelqu'un qui viennent surenchérir pour qu'il lui cède les bêtes que vous avez voulu avoir ». On vend au plus offrant et à celui qui les liquidités disponibles ici et maintenant. El Haj Zine trouve cette démarche déshonorante pour le métier qu'ils font car dit il : « Il faut une éthique individuelle forte pour résister aux tentations » Avant d'ajouter : « Il faut aussi avoir à l'esprit que dans les conditions actuelles d'insécurité sur les marchés, on ne peut pas trimballer les centaines de millions nécessaires aux transactions, d'où l'importance de la parole donnée et de la confiance qui doit régner entre les partenaires » Peut être que des fois aussi, les acquéreurs qui après avoir pris des engagements se désistent et renoncent au troupeau. Dans ce cas, le marchand est perdant. Le point soulevé précédemment par notre interlocuteur est fondamental car le marché de Sidi Aïssa par son importance est infesté par toutes sortes de malfrats qui au moindre faux pas vous délestent même de votre veste. Ensuite, le même éleveur revient à la charge en parlant de certains « charognards ». Ces derniers qu'il nomme de façon hargneuse par ce vocable : « Nous perturbe dans notre travail car ils suivent pas à pas les connaisseurs et essayent de faire capoter nos affaires » Terminant ainsi son imprécation. Les maquignons occasionnels : Ce sont des empêcheurs de tourner en rond et ils sont légion dans le métier. Un Chauffeur de taxi nous raconte cette anecdote qui lui était arrivé l'année passée à la même période : « J'avais pris une option sur un petit troupeau d'une dizaine d'agneaux à l'aube. J'étais le premier client de cet éleveur et au moment où j'allais payer mon vis à vis, sort de l'ombre un homme d'un certain âge et me propose deux mille dinars de plus pour chaque tête achetée. Ainsi j'ai gagné près de deux millions de centimes juste en négociant » Ce sont des histoires comme ça dont la véracité se vérifie des fois de visu qui font courir beaucoup de profanes pour se lancer le temps de la célébration de la fête du sacrifice dans le milieu de l'élevage et des transactions qui lui sont inhérentes. En fait c'est comme le Ramadan qui suscite des vocations mercantiles. L'Aid aussi donne des envies de « fortune immédiate » à une faune humaine qui va du simple fonctionnaire, à l'enseignant et des fois même à des cadres hauts placés. La plupart se mettent en association à deux ou à trois. Ils se débrouillent un petit garage. On prépare le lieu, on acquiert un petit troupeau, de préférence un mois ou deux à l'avance, on le dope aux aliments de bétail et une semaine avant la date de l'Aid, on met sur le marché le petit troupeau qui pourrait rapporter jusqu'à cinquante pour cent de bénéfice sur la mise de départ. Cette année malheureusement la marge va être revue à la baisse car déjà le mouton le plus rachitique tourne autour de vingt mille Dinars. Mais toujours est il est selon un maquignon occasionnel : « On arrivera toujours à rentrer dans le capital et les frais engagés en dégageant des bénéfices assez conséquents » Il y'a aussi parmi ces maquignons occasionnels des spécialistes en la matière qui réussissent parce qu'ils ont surtout une origine paysanne. Ils ne font qu'opérer des retours à la source malgré le choix d'un autre métier et l'éloignement de la campagne.
Le monde des maquignons reste quoique l'on dise un milieu très fermé. Oser faire une percée pour les non initiés est une aventure périlleuse vouée à l'échec. La seule entorse qu'ils font à leurs règles c'est d'attirer les naïfs habités par l'appât du gain. Ils leur proposent des associations fictives qui ne reposent sur aucun acte légal. Juste une réputation amplifiée par des thuriféraires grassement payés et qui se chargent de diffuser les meilleures informations sur le groupe. Ensuite le procédé devient simple. On sonde des commerçants ou des cadres ayant des revenus appréciables, en leur disant que l'année est propice à l'élevage. Beaucoup qui ont des bas de laines enfouis et désireux de fructifier ces capitaux inactifs plongent pieds et poings liés dans le traquenard. On leur fait miroiter des bénéfices qui vont du simple au double de ce que l'on a investi et puis au fur et à mesure que l'année avance, les ennuis commencent. On aura la totale. On consume vos prétentions à petit feu. En guise d'entrée, c'est l'épidémie qui décime le troupeau ou une quelconque maladie dont le nom vous semblera sortir tout droit d'un sabir primitif. Ensuite c'est la loi du marché qui veut que l'on se débarrasse du troupeau vu que son entretien revient plus cher et l'on n'est pas sûr de rentrer dans ses frais ou bien carrément suivre la tendance car les grands éleveurs sont entrain de vendre. Donc, l'obligation est de se mettre au diapason. Le maquignon se montrera magnanime et compatissant envers vous et vous assènera qu'il a trouvé un acheteur. L'acheteur c'est lui même. Il vous rachète le troupeau à moitié prix et investira votre apport initial ailleurs. Le troupeau deviendra sa propriété et l'argent de la vente vous l'aurez aux calendes grecques. Il vous demandera de patienter. Attendre des jours meilleurs. Le malheureux investisseur ne peut rien faire devant de tels agissements. Il n'existe aucune preuve légale ou acte qui pourrait attester d'une telle association ce qui rend les poursuites contre ce genre de délits très problématiques. Un vieux commerçant de Sidi Aïssa qui a beaucoup fréquenté les maquignons nous livre le fond de sa pensée sur ces récits drolatiques en disant : « Les gens sont prêts à croire n'importe quoi pourvu qu'on leur dise qu'il y'a un pactole à ramasser au bout » Il terminera sa réflexion avec le célèbre adage : « A chacun son métier et les vaches seront bien gardées ». Tant que les règles commerciales dans notre pays ne seront pas clairement définies, il y'aura toujours des abus et il y'aura toujours des incrédules à croire aux fortunes faciles.
Par Slimane Aït Sidhoum Journaliste et écrivain
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