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Interview de« fellag »
1) Vous êtes connu d’abord comme homme de théâtre, vos one man shows drainent des foules de spectateurs enthousiastes, au cinéma vous faites là aussi des incursions heureuses, et l’on vous a vu récemment dans le film « l’ennemi intime », puis aujourd’hui vous nous revenez avec un cinquième livre, sous forme d’un roman intitulé : « L’allumeur de rêves Berbères » Est-ce que vous pouvez nous dire quel est le secret qui est derrière votre appétit insatiable pour les choses culturelles ?
Fellag : Oui je peux dire que c’est un appétit mais aussi beaucoup de désirs et d’envies de choses que j’ai vécues et que je passe à la moulinette de mon imagination pour les partager car je viens d’une société de la parole et jouer sur les mots m’intéresse. Donc, j’ai été nourri de tous ces arts et surtout le cinéma. Depuis mon jeune âge, j’ai été imbibé d’images puis vint le théâtre, je suis rentré à l’institut des arts dramatiques d’Alger pour devenir acteur professionnel. Sans oublier que je suis un grand lecteur car à côté des lectures théâtrales, je lisais énormément et partout, j’avais toujours un livre avec moi que je sortais à la moindre occasion dans les cafés, les bus. D’ailleurs à ce propos je disais que le livre à lui seul était ma maison de la culture, il suffit de le mettre dans sa poche pour ensuite le savourer partout. Tout cela m’a donné l’envie d’écrire et c’est ce que je fais depuis pas mal de temps.
2) Le narrateur du roman « Zakaria » est un journaliste qui a accompagné l’épopée du régime en laudateur, puis en octobre 1988, il a pris conscience des travers de ce régime, mais comment vous expliquez son aveuglement que vous qualifiez de sincérité ?
Fellag : Je crois que ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie mais à tous les pays qui ont accédé à l’indépendance sans omettre les pays de l’est qui ont cru à la révolution socialiste. Donc, dans tous ces lieux que je viens de citer, énormément de gens ont cru à la construction socialiste même si les régimes en place sont allés vers plus d’autoritarisme et de bureaucratie. Je reviens un peu en Algérie pour rappeler qu’ici tout le monde a cru à la révolution agraire, la médecine gratuite et changer la société. Zakaria était donc comme beaucoup d’intellectuels de haut niveau qui ont cru à la construction d’un Etat moderne. Ils ont cru aussi à la construction d’une société où il y’aurait de l’égalité et du développement. En quelque sorte, ils ont vendu leur âme à un diable en croyant qu’ils allaient le dompter, mais quinze ou vingt ans plus tard, ils ont déchanté. C’est un peu l’histoire de Zakaria qui va virer de bord pour devenir un farouche opposant à ce régime qu’il a longtemps servi.
3) Conséquence logique à son revirement, il tombe en disgrâce et reçoit des menaces de morts de la part des intégristes, mais tout ce concours de circonstances malheureux, va lui permettre de congédier l’utopie révolutionnaire pour s’intéresser au petit peuple, cela m’amène à vous
poser la question sur la position de l’intellectuel qui selon ce que vous écrivez se trouve souvent loin des réalités quotidiennes des gens, est ce vrai ou c’est juste un artifice littéraire ?
Fellag : C’est les deux à la fois. Zakaria en fréquentant les hautes sphères du pouvoir et tous les attraits que ce dernier exerce sur l’être humain, s’est éloigné du petit peuple en sombrant dans la facilité et la vie luxueuse offerte par le régime. Et l’artifice pour moi c’est le moment où je lui ôte tout, sa femme, ses enfants, son travail en plus des menaces intégristes. Il se retrouve donc tout seul dans une société où il est difficile de ne pas avoir des appuis familiaux et amicaux. Il va apprendre la vraie vie en surveillant l’eau toute la nuit et se lever à des heures incongrues pour remplir les jerricanes. Son malheur va le faire redescendre sur terre pour être au même niveau que les autres et ne pas les regarder de très haut. Il va redécouvrir les gens et retrouver sa vraie vocation d’écrivain qui est celle d’observer la société et d’être au contact permanent avec les petites gens.
4)Zakaria décide d’écrire l’histoire de Nasser qui reçoit des lettres de menaces que lui envoient les intégristes pourquoi ce désintéressement de soi car il oublie d’écrire sur ses malheurs pour épouser la cause de Nasser?
Fellag : Zakaria s’est terré pendant dix huit mois chez lui car il avait peur de mourir suite aux menaces proférées par les intégristes. Mais à la fin, ces menaces vont cesser d’arriver. Pendant tout ce temps, il s’acharnait à écrire sur sa réclusion sans faire aboutir son projet d’écriture car il avait perdu sa verve et son style a épousé une forme d’écriture qui était l’apologie du pouvoir. Il se sentait incapable d’aller jusqu’au bout et voilà que son voisin Nasser reçoit une lettre de menaces et cela va lui rappeler son état d’il y’a dix huit mois et il se dit c’est l’occasion de se « refaire littérairement ». L’histoire de Nasser est pour lui une matière première idéale pour se relancer. En un moment, il retrouve ses émotions passées, ses angoisses et ses peurs. Il s’est dit je vais me nourrir de tout ça, en le suivant pas à pas pour essayer d’en tirer un roman. D’ailleurs dans l’un des passages du roman, il lui dit : « Je te vampirise ». En écrivant sur la vie de Nasser, c’est sa vie qu’il essaye de retrouver.
5) Dans votre roman vous stigmatisez deux fléaux, la pénurie d’eau et l’intégrisme religieux, est ce que vous les considérez comme des personnages essentiels de votre roman ?
Fellag : D’abord pour l’intégrisme, il est symbolisé par les trois jeunes barbus qui sont là tout le temps adosser au mur comme s’ils surveillaient toute la cité. Or, ils sont inoffensifs, c’est beaucoup plus la paranoïa de Zakaria qui les rend redoutables. Ils deviennent des spectres qui charrient la peur et l’angoisse. Il y’a aussi Djebar qui est un islamiste mais qui reste un personnage folklorique
qui passe son temps à ânonner des poncifs et des explications abracadabrantes. En fait si vous voulez la peur générée par les intégristes remplit le vide laissé par l’eau qui reste l’obsession quotidienne de tous les habitants de la cité.
6)Y’a-t-il un projet de spectacle en vue pour vous dans l’immédiat et Il portera sur quelles thématiques ?
Fellag : Oui bien sûr mais les spectacles tels que je les faisais comme avant liés à l’Algérie sont les dernières valises que j’ai apportées de là bas. Donc, il est temps que je passe à autre chose et que je parle d’ici car je vis en France depuis maintenant douze ans. Il y a aussi le fait que mon écriture a évolué et que j’ai grandi et mûri, c’est une autre étape pour moi. Vous réalisez toute la difficulté que j’ai à continuer de parler d’un peuple qui m’échappe complètement. Donc j’ai décidé d’aller vers d’autres choses et mon prochain spectacle va être joué par deux personnages. Ça sera un tête à tête entre un psychiatre et un clandestin qui vit en France sans papier depuis dix ans. Ce dernier va passer à la moulinette du psychiatre. On aura des gags et ça dévoilera beaucoup de choses.
Propos recueillis par Slimane Aït Sidhoum.
Par Slimane Aït Sidhoum Journaliste et écrivain
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